Un vent neuf sur Juliénas : la génération qui redessine le cru

19 mars 2026

Après des années d’une réputation parfois stéréotypée, le vignoble de Juliénas connaît une vague de renouveau portée par de jeunes domaines audacieux. Animés par l’envie de redéfinir l’image du cru, ces vignerons misent sur l’agroécologie, l’exploration parcellaire et une expression fidèle du terroir. Ce mouvement s’illustre à travers la rénovation de pratiques viticoles, la valorisation d’une identité propre à chaque cuvée et l’essor de signatures reconnues au-delà du Beaujolais. Les noms comme Domaine Mee Godard, Domaine Les Capréoles, Domaine Thillardon ou encore la Maison Passot illustrent ce souffle novateur. Le dynamisme de cette génération s’appuie sur la préservation des sols, l’innovation en cave et la volonté de dialogue avec une clientèle avide de vins authentiques. L’ensemble participe à repositionner Juliénas parmi les crus les plus prometteurs et singuliers de la région.

Introduction : Juliénas, une pépite sous un nouvel éclairage

Juliénas, longtemps à l’ombre des crus stars du Beaujolais, repart aujourd’hui avec une énergie qu’on n’avait plus sentie depuis l’après-guerre. D’un côté, les vieilles familles perpétuent les traditions. De l’autre, une génération de vignerons – la trentaine de préférence, l’esprit libre et la main encore portuaire – bouscule ce cadre et taille le cru à leur mesure. La vigne prend un nouveau visage : plus nature, plus pointue, moins corsetée dans les vieilles habitudes. Leur force ? Une grille de lecture du terroir renouvelée, un appétit pour l’expérimentation et le goût du partage. Juliénas en ressort métamorphosé, sans rien perdre de sa colonne vertébrale, ce granit bleu qui fait la chair et la tension de ses vins.

Nouvelle génération, nouveaux défis : qui sont ces domaines ?

La vitalité actuelle du vignoble de Juliénas ne doit rien au hasard : la décennie passée a vu éclore plusieurs domaines tenus par de jeunes vigneronnes et vignerons déterminés à dépoussiérer les codes. Si l'on y croise d'anciens ingénieurs agronomes, des enfants du cru ou des néo-ruraux venus de la restauration ou du négoce, leur point commun reste une exigence de qualité, une volonté d’innover et de redonner du sens à leur métier.

  • Domaine Mee Godard : Originaire de Corée et passée par Dijon, Mee Godard s’est d’abord illustrée sur Morgon, mais elle a développé une cuvée ambitieuse sur Juliénas, où elle travaille en bio et vinifie à la bourguignonne, révélant un grain rare dans l’appellation.
  • Domaine Les Capréoles : Installés en 2014, Cédric et Hélène Lecareux jouent le grand écart entre terroir et créativité. La vinification s’y fait en macération semi-carbonique, souvent avec très peu de soufre, pour des profils d’une précision et d’une netteté surprenantes.
  • Domaine Thillardon : Plus discrets à Juliénas qu’à Chénas, Paul-Henri et Charles Thillardon y élaborent des cuvées confidentielles, toutes en finesse, à l’image de leur démarche globale : agriculture vivante, pressurages délicats, élevages aériens.
  • Maison Passot : La jeune génération, portée par Florent Passot, apporte une touche singulière à l’exploitation familiale. Un travail minutieux des vignes et des élevages expressifs placent leurs cuvées sur les meilleures tables bistronomiques de Lyon et Paris.

Chaque domaine a son histoire, mais tous conjuguent authenticité du terroir, remise en cause des pratiques conventionnelles et ancrage dans la modernité.

Des pratiques écoresponsables et trait d’union avec le terroir

Refus de l’uniformisation, attention aux sols, biodiversité : ces jeunes vignerons dessinent une autre cartographie de Juliénas.

  • Viticulture biologique et biodynamique : Chez Les Capréoles, la conversion bio a été naturelle, suivie depuis 2018 par l’expérimentation de la biodynamie. Leurs vignes sont entourées de haies, le sol jamais nu, et les traitements sont réduits au minimum.
  • Labours doux et couverts végétaux : Entre usages du cheval dans certaines parcelles et enherbement, l’érosion et la fatigue du sol sont combattues à la racine.
  • Faible intrant en cave : Chez Thillardon comme chez Passot, on mise sur les levures indigènes et un encadrement drastique du soufre, pour laisser au raisin toute la parole.

À travers ces choix, c'est avant tout une nouvelle manière de lire le terroir : comprendre les singularités des différentes zones de Juliénas (Vayolette, Les Capitans, La Bottière…), révéler la tension et la gourmandise du Gamay sans artifice. « Notre objectif est de rendre le vin vivant, fidèle à son lieu », partage Hélène Lecareux.

Le résultat ? Des profils plus ciselés, des finales fraîches, des matières aériennes bien loin de certains Juliénas rustiques du passé, tout en gardant cette force granitique caractéristique.

Des vins qui montent en gamme et sortent des sentiers battus

Si Juliénas a pu souffrir d’une image de « Beaujolais rustique » ou de « vin de soif », la nouvelle vague tire le cru vers le haut. Plusieurs cuvées dites « parcellaires » voient le jour, destinées à rivaliser avec les plus grands crus du Beaujolais… et même au-delà.

  • Domaine Les Capréoles – “Églantine” : Issue de vieilles vignes sur sols granitiques, vinifiée sans intrants, elle développe une trame fine, florale, qui lorgne parfois du côté d’un pinot noir élégant.
  • Domaine Mee Godard : Son approche très bourguignonne donne au Juliénas une dimension racée, nerveuse, parfois plus taillée pour la garde que la moyenne des cuvées.
  • Domaine Passot – “Vayolette” : Parcelle rare où le Gamay prend des airs de Syrah légère : fruits noirs, violette, bouche élancée, finale minérale.
  • Thillardon : Une micro-cuvée où la maîtrise du touché et l’équilibre dominent, réservée à quelques initiés, en magnum.

Ces vins séduisent de plus en plus les sommeliers pointus et la nouvelle génération de cavistes. Plusieurs guides (RVF, Bettane+Desseauve) soulignent la montée en gamme du cru, et le palmarès de certains concours commence à s’en ressentir (médaille d’Or pour Passot aux Concours des Grands Vins du Beaujolais 2023, citations répétées des Capréoles et Thillardon dans la RVF, etc.).

Transmissions, réseaux, collectifs : l’union fait la force

La vraie nouveauté, ce n’est pas seulement un style plus moderne ou écoresponsable, mais aussi la manière dont ces vignerons s’entraident et se structurent. La plupart adhèrent à des collectifs comme RéVEB (Réseau Écologique du Vignoble du Beaujolais) ou au groupe “Beaujol’Art”, organisant portes ouvertes, dégustations collectives et ateliers éphémères.

  • Dégustations au domaine et “pop-up” dans les capitales : Plusieurs domaines (Capréoles, Passot) multiplient les occasions de goûter sur place ou dans des bars à vin éphémères à Lyon ou Paris, pour casser le snobisme et élargir leur public.
  • Vinification partagée : Il n’est pas rare que certains jeunes vinifient ensemble, échangent des conseils ou mutualisent leur matériel de cave.
  • Mise en avant des terroirs micro-locaux : La jeune génération aime détailler, même sur l’étiquette, la provenance exacte de la parcelle — un phénomène inspiré de la Bourgogne et du Jura.

Ce travail collectif porte ses fruits auprès du public plus jeune, avide d’authenticité, et d’une presse spécialisée souvent critique dans le passé.

Une identité renouvelée, mais fidèle aux racines

Le Juliénas de la jeune génération marque les esprits par sa précision, sa profondeur et sa minéralité assumée. Les buveurs occasionnels redécouvrent un cru vibrant, capable d’accompagner une volaille de Bresse un soir d’automne ou de tenir tête à des gastronomies plus osées. Les initiés trouvent des vins de garde, aux tannins polis, que la patine du temps ennoblit sans les éteindre.

Tout en innovant, ces nouveaux domaines n’oublient pas la dimension humaine : gestes ancestraux préservés, vendanges manuelles, accueil au chai qui fait une large part à la convivialité. « Nous ne cherchons pas à faire mieux que nos parents, explique un jeune vigneron, mais à faire autrement, avec le même amour de la terre. »

Juliénas : le nouveau terrain de jeu du Beaujolais ?

Les jeunes domaines de Juliénas contribuent à la vitalité d’un Beaujolais qui, loin de ses préjugés d’antan, s’impose désormais comme une adresse à suivre pour les amateurs de vins de caractère, à la croisée de la tradition et de l’audace. Les profils sulfureux, minéraux ou charnus de leurs cuvées résonnent avec les attentes d’une clientèle plus ouverte, soucieuse du vivant, et en quête d’émotions rares à prix encore sages.

Un cru à suivre – ou à redécouvrir, verre en main, au fil des rencontres. Les vignerons de Juliénas le prouvent millésime après millésime : le renouveau ne se décrète pas, il se tisse sur le temps long, avec exigence, partage et une grande liberté d’inspiration.

  • Sources : Revue du Vin de France (“Le Beaujolais change d’ère”), Terres de Vins, Guide Bettane+Desseauve 2023, sites des domaines mentionnés, Concours des Grands Vins du Beaujolais.

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