Morgon à la loupe : regards croisés au-delà des frontières

2 juillet 2025

Un nom qui résonne — mais comment ?

Parmi les dix crus du Beaujolais, Morgon occupe une place singulière. Nom familier de ce côté-ci de la Saône, il évoque pour beaucoup le gamay accompli, charnu, parfois Résolument terrien. Mais qu’en est-il de l’autre côté de l’Hexagone, et même au-delà des frontières ? Plutôt discret sur les grands marchés internationaux comparé aux géants bordelais ou bourguignons, Morgon trace néanmoins sa route. Sa notoriété croît au fil des millésimes et des initiatives de ses vignerons, qui se heurtent à des idées reçues tenaces ou trouvent, à l’inverse, de véritables ambassadeurs passionnés.

Une renommée bâtie sur l’authenticité

Le Beaujolais n’a pas toujours eu bonne presse hors de France. Le phénomène “Beaujolais Nouveau” a longtemps éclipsé la complexité des crus, parfois au détriment de Morgon : pour beaucoup d’Anglophones ou de Japonais, Beaujolais rimait seulement avec vin simple, voire léger. Pourtant, le tournant qualitatif pris dès les années 1990 a permis de redéfinir la perception de Morgon à l’international. À partir de cette décennie, plusieurs facteurs changent la donne :

  • Une génération de vignerons, tels que Jean Foillard ou Marcel Lapierre, aspire à des vins plus vivants, moins chaptalisés, et s’attache à exprimer le terroir du granit et de la roche pourrie.
  • L’apparition d’importateurs spécialisés (par exemple, Kermit Lynch aux États-Unis) qui misent sur des cuvées naturelles, souvent issues de Morgon.
  • L’appétit pour des vins plus digestes, fruités et buvables sur le marché anglo-saxon, à l’opposé des rouges sur-extraits des années 1990.

Les chiffres confirment ce regain d’intérêt : selon les données des Douanes françaises, les exportations de crus du Beaujolais ont progressé de près de 13 % entre 2017 et 2022. Morgon représente environ un quart de ce volume, ce qui fait de lui le cru le plus exporté devant Fleurie ou Moulin-à-Vent (Inter Beaujolais).

Morgon vu d’ailleurs : États-Unis, Japon et Europe du Nord

La vague Morgon aux États-Unis

Sur le marché américain, Morgon bénéficie d’une réputation “d’initié”. Il s’inscrit dans la dynamique des vins dits “naturels”, appréciés des cavistes indépendants et des bars à vins innovants à New York, San Francisco ou Portland. Les cuvées de Foillard, Lapierre, Thevenet et Breton se retrouvent fréquemment sur les cartes des restaurants recherchés.  Selon le magazine Wine Enthusiast (Wine Enthusiast, 2023), sur les 10 meilleurs Beaujolais dégustés par leurs équipes, 6 sont des Morgon. D’après une analyse de marché menée par Inter-Beaujolais, près de 20 % du Morgon est écoulé aux USA (chiffres 2022).

Le Japon, fidèle du cru Morgon

Le Japon a longtemps été friand du Beaujolais Nouveau, mais la clientèle nippone se tourne de plus en plus vers les crus, perçus comme un gage d’authenticité et d’exigence familiale. Là aussi, Morgon tient une place de choix : la maison Mommessin, par exemple, écoule 30 % de ses Morgon au Japon (source : Union Interprofessionnelle des Vins du Beaujolais). Les professionnels japonais apprécient la polyvalence de Morgon et son profil apte au vieillissement. De plus, le style “nature” séduit une génération de sommeliers soucieux d’accords subtils et d’une forme de transparence du vin.

L’Europe du Nord : exigence et fidélité

En Scandinavie, au Royaume-Uni ou en Allemagne, Morgon s’inscrit dans une niche qualitative. Les monopoles d’État (Systembolaget en Suède, Vinmonopolet en Norvège) référencent régulièrement une poignée de domaines : Foillard encore, Mee Godard, Jean-Marc Burgaud. Ils sont choisis pour leur capacité à offrir une expression authentique du terroir, à des prix souvent moins élitistes que la Bourgogne voisine. Selon les chiffres communiqués par Systembolaget, Morgon figure parmi les 5 AOC Beaujolais les plus importées en Suède, avec un volume d’environ 180 000 bouteilles/an en 2023 — un chiffre qui a doublé en 7 ans.

La critique internationale : Morgon dans le viseur

  • James Suckling attribue fréquemment des notes au-dessus de 92/100 à Jean Foillard Morgon Côte du Py, saluant “l’énergie vibrante et la profondeur aromatique” du cru.
  • Decanter accorde à Morgon la réputation d’être “le vin des crus du Beaujolais capable d’égaler un bon Bourgogne en vieillissement” (Decanter, 2022).
  • En Allemagne, le magazine Falstaff évoque en 2022 « une renaissance du Morgon chez les amateurs éclairés, qui le placent en alternative au pinot noir pour accompagner une cuisine fine mais simple ».
  • La Revue du Vin de France cite régulièrement Morgon parmi ses “vins de garde incontournables”, toute origine confondue.

Un fait marquant : en 2021, la maison Jean Foillard a vu son Morgon Côte du Py classé parmi les “100 meilleurs vins du monde” par Wine & Spirits Magazine. Cette reconnaissance a généré en quelques jours une flambée des commandes, notamment aux États-Unis et au Canada.

Forces et freins de Morgon à l’étranger

  • Les atouts : authenticité, digestibilité, rapport qualité-prix, espace pour les vins nature, potentiel de garde
  • Les freins : image du Beaujolais parfois perçue comme trop “basique”, confusion avec le Beaujolais Nouveau, méconnaissance en Asie hors Japon, marché concurrentiel face à la Bourgogne et aux pinots noirs du Nouveau Monde

Les vignerons de Morgon interrogés lors d’une table ronde organisée au salon Wine Paris 2023 pointent tous la même difficulté : “”, souligne Laurent Gauthier. Néanmoins, l’évolution du vocabulaire œnologique international (valeur du terroir, naturel, ‘drinkability’) redonne ses lettres de noblesse au cru Morgon. Autre défi majeur : obtenir l’appui d’importateurs et de prescripteurs prêts à expliquer et défendre la spécificité Morgon face à des stocks pléthoriques de vins concurrentiels.

Anecdotes et témoignages : la voix des vignerons

Martine, jeune vigneronne à Morgon, raconte que ses échantillons envoyés au Canada sont testés lors de séances de formation en sommellerie à Montréal. “” Son domaine a vu ses ventes quadrupler à l’export depuis 2018. Un importateur londonien, interrogé par Le Monde du Vin, résume la dynamique actuelle : “”

Morgon et son futur international

Le chemin de Morgon hors de France n’est ni linéaire, ni rapide. Mais la tendance est claire : la curiosité pour les terroirs singuliers, le succès du mouvement nature, le besoin de vins de caractère mais accessibles favorisent le cru Morgon. Plusieurs chantiers s’ouvrent encore :

  • Mieux différencier le Morgon des Beaujolais Village et du Nouveau dans les esprits internationaux
  • Continuer d’expliquer la diversité des climats (Py, Corcelette, Grand Cras, etc.)
  • Oser le vieillissement consenti, pour convaincre du potentiel garde et de l’intérêt gastronomique du cru
Les synergies entre vignerons et nouveaux prescripteurs étrangers, notamment sommeliers, promettent à Morgon une reconnaissance plus large encore. Sous les radars il y a vingt ans, Morgon s’impose peu à peu comme une table d’hôte pour les amateurs du monde entier en quête d’émotion sans cliché, et incarnation d’un certain art du vin beaujolais : précis, vivant et toujours sincère.

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