Nouveaux visages de la vinification nature à Moulin-à-Vent : diversité, choix et identité retrouvée

13 octobre 2025

Un terroir sous tension : l’éveil nature à Moulin-à-Vent

Parmi les dix crus du Beaujolais, Moulin-à-Vent a longtemps affiché le profil du « bourgeois » du vignoble, célèbre pour ses vins charpentés, de garde, au plus près du pinot noir bourguignon dans leur jeunesse comme dans leur évolution. Ce style classique, fruit d’une tradition marquée par les élevages longs sous bois, voit aujourd’hui poindre une effervescence discrète : une poignée de vignerons – jeunes et confirmés – réinventent les pratiques, en traduisant l’exigence d’un vin sans artifice ni chimie, fidèle à la terre et à la main.

Portée par l’élan du vin nature, cette dynamique n’a rien d’un manifeste désincarné. Derrière chaque cuvée, une approche empirique, touchant aux fermentations, à la protection des jus, à la gestion du soufre, de l’extraction et de l’élevage. C’est ce maillage de choix, subtils ou radicaux, que nous allons explorer, crus au plus près de leur lieu, mais multiples dans leur expression.

L’essence d’un vin nature : définition et balises à Moulin-à-Vent

Avant de détailler les nouveaux visages de la vinification nature dans le cru, il faut poser quelques jalons : dans le Beaujolais, la notion de « vin nature » reste dépourvue de cadre officiel. S’il existe la certification Vin Méthode Nature (depuis 2020), la grande majorité des artisans nature à Moulin-à-Vent privilégient le mode de l’engagement oral, la transparence et les usages plutôt que le label.

  • Levures indigènes : Fermentation par les levures naturellement présentes sur la peau du raisin, sans inoculation.
  • Aucun intrant (ou presque) : Pas de correction du moût, ni collage, ni filtration systématique. Parfois un minimalisme abrasif sur le soufre (< 10 mg/L SO₂ total, voire zéro soufre ajouté).
  • Viticulture biologique ou biodynamique : La très grande majorité des domaines « nature » sont labellisés ou en conversion.

Dans cette logique radicale, chaque intervention est pensée pour ne pas masquer le caractère du raisin, du sol, ni de l’année. Tout se joue alors dans l’équilibre entre vérité et stabilité, finesse et énergie.

Pour situer la dynamique actuelle, le recensement 2023 de l’Inter Beaujolais révélait qu’à l’échelle des crus, plus de 50 domaines revendiquaient au moins une cuvée « nature » (source : Terre de Vins, mars 2023). À Moulin-à-Vent, ce sont entre 11 et 15 domaines selon la définition retenue, sur environ 130 exploitants (source : Inter Beaujolais).

Styles de vinification nature à Moulin-à-Vent : une mosaïque en trois familles

À l’écoute de la dizaine de domaines emblématiques et des micro-négociants qui animent ce courant, plusieurs approches se distinguent désormais nettement dans le verre comme à la vigne. Trois axes principaux structurent ce renouveau nature.

1. La vinification semi-carbonique sans soufre ajouté : l’énergie au naturel

Il s’agit en quelque sorte de la signature historique du Beaujolais, remise au goût du jour : grappes entières, cuvaison courte (4 à 8 jours), macération en cuve béton ou inox, sans ajout de SO₂ — ni à l’encuvage, ni à la mise en bouteille. Ce style tend à privilégier le fruit croquant, les arômes floraux (violette, pivoine) et cette fameuse « buvabilité » célébrée dans les dégustations contemporaines.

Des vignerons comme Jean Foillard (qui signe quelques Moulin-à-Vent à partir de 2016 sur le secteur du Bois du Py), ou Anthony Thévenet, illustrent ce retour à l’épure. Les vins affichent alors :

  • Une robe cerise brillant, limpide.
  • Un nez intense de fruits rouges frais, parfois quelques notes « pop » de bonbon anglais ou de rose séchée.
  • Une bouche souple, vive, avec une fraîcheur presque salivante.

Ce profil, très accessible, révèle aussi ses limites : une relative fragilité à l’oxygène, des notes parfois « perlées » en jeunesse, et un potentiel de garde inférieur aux grands classiques du cru.

2. Infusion longue et grappes éraflées : élégance et verticalité

D’autres domaines, souvent plus récents ou issus d’un parcours en Bourgogne ou dans le septentrion, adoptent la logique dite de l'« infusion ». Le raisin, éraflé partiellement ou totalement, fermente avec une extraction minimale : remontages rares, pigeages infimes, parfois pas de contact avec le bois. L’enjeu : retrouver la pureté du fruit, mais sur une trame plus structurée, soyeuse, plus apte à la garde.

  • La macération s’étend jusqu’à 2 à 3 semaines à basse température.
  • L’accent est mis sur la tension, les tanins fins et la transparence du millésime.
  • SO₂ parfois à la mise, très faiblement (< 15 mg/l).

Le Domaine Les Côtes de la Molière (brillamment mené par Isabelle et Bruno Perraud) et le Domaine Thillardon (Paul-Henri et Charles Thillardon, pionniers du « nature » local, reconnus pour les cuvées « Vignes centenaires » ou « Les Michelons ») représentent cette esthétique. Leurs vins allient toucher de bouche cristallin et intensité du terroir, rappelant parfois la grâce d’un gamay d’altitude.

3. Élevages oxydatifs, amphores et expérimentations : la signature de l’avant-garde

Depuis 2015-2016, quelques cuvées ultra-confidentielles apparaissent, portées par des profils de vignerons « chercheurs », parfois venus d’autres horizons. Ici, les jus sont vinifiés naturellement (levures indigènes, pas d’intrants) puis élevés en amphores de grès, en jarres, ou bien subissent un élevage sur lies puissamment réducteur ou, au contraire, favorisant le contact résiduel à l’oxygène (porosité du contenant).

  • Élevages en amphore entre 7 et 15 mois.
  • Texturer la matière sans tannicité marquée.
  • Élaborer un goût de terroir prioritaire sur le variétal, parfois limite « orange » ou « flor » à la dégustation.

Des « OVNI » signés par exemple du Domaine Janin (cuvées micro-parcellaires et expérimentations en grès sur les millésimes 2018-2020), ou encore la cuvée d’agroécologie du Domaine Chermette, qui expérimente des élevages longs en œuf béton sur certains essais.

Les vins qui en résultent étonnent tant les amateurs que les sommeliers : on y trouve des notes d’épices, de fruits secs, une bouche élargie mais sans lourdeur, souvent dénuée de marqueur classique du gamay. Un style plus clivant, quasi confidentiel, pensé pour interroger la notion même d’identité du cru.

La nature du sol comme boussole : granite rose et influence du terroir

Si le style « nature » à Moulin-à-Vent revêt aujourd’hui plusieurs formes, il est une constante que tous saluent : le granite rose du cru, pauvre et filtrant, oblige le gamay à donner son plus beau potentiel lorsque le vigneron pratique l’agroécologie. Les veines de manganèse, caractéristiques du secteur, apportent cette verticalité, ce grain que ne possèdent ni Morgon ni Fleurie.

À titre d’exemple, sur les 630 hectares de l’appellation, plus de 80 % montrent ce substrat granitique marqué, avec des secteurs de sables ou d’argiles en sous-sol — il s’exprime particulièrement dans les lieux-dits comme « La Rochelle », « Le Champ de Cour » ou « Les Thorins » (Sources : CIVB, Syndicat de Moulin-à-Vent).

La vinification sans artifice révèle davantage ces variations : certains flacons livrent des aromatiques mentholées ou minérales après 3-4 ans, signatures typiques des sous-sols manganésifères naturels, portées par les équilibres nerveux de la vinification sans soufre.

Ce que pensent les vignerons : témoignages autour du changement

Si Moulin-à-Vent était jadis associé à des profils au boisé présent et à une austérité de jeunesse, la nouvelle génération ne renie ni la puissance ni la complexité, mais cherche désormais à les reconnecter au fruit, au jus, au terroir, sans fard.

  • Paul-Henri Thillardon lors d’un entretien pour Le Rouge & Le Blanc (sept. 2022) : « Le plus risqué, c’est l’absence de filet. Mais chaque millésime nous apprend : décaler les vendanges, faire confiance au vivant dans la cuve, c’est réapprendre à goûter notre terre ».
  • Isabelle Perraud (Les Côtes de la Molière), citée dans Terre de Vins (mars 2023) : « Le chemin nature, c’est écouter son raisin, son sol, sans dogme ni posture. Les vins vrais ne sont jamais stéréotypés. »

Nombreux pointent les défis : la gestion des températures en fermentation avec le réchauffement climatique, la nécessité de trier davantage, les incertitudes sur la stabilité (même chez les vignerons très aguerris les taux de présentation à l’agrément sont plus faibles, autour de 65 % versus 84 % pour les cuvées conventionnelles selon Inter Beaujolais).

Quel avenir pour les vins nature à Moulin-à-Vent ?

Le cru Moulin-à-Vent n’est pas (encore) le bastion du vin nature du Beaujolais, loin derrière Fleurie ou Chiroubles en proportion, mais l’emprise du phénomène grandit et alimente une réflexion sur la notion même de typicité. Les professionnels de la sommellerie lyonnaise plébiscitent déjà ce retour à l’identité du sol et à une vinification précise, sans artifice, capable d’exprimer puissance et charme du printemps à l’automne, de la cave au verre.

Avec plus de 15 domaines investis dans la voie nature, une jeune garde inventive et une écoute de la vigne renouvelée, Moulin-à-Vent s’impose peu à peu comme un cru multiple, où les vieilles vignes racontent autant d’histoires que le regard de ceux qui les cultivent. Les styles qui émergent aujourd’hui sont la preuve vivante de cette vitalité tranquille : du jus pur, ambitieux et joyeux, souvent inattendu, qui réconcilie ceux qui aiment le Beaujolais… et ceux qui croient encore le connaître.

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