Chénas, ou l’exigence discrète : comment la vinification façonne l’un des crus les plus singuliers du Beaujolais

10 mai 2026

Un cru confidentiel, à la personnalité forgée en cave

Coincé entre Moulin-à-Vent et Juliénas, le cru Chénas parcourt à peine 270 hectares, figurant ainsi parmi les plus petits et les moins connus du Beaujolais. Pourtant, son histoire s’étire sur près de 2000 ans, du temps où les forêts de chêne cédaient la place aux premières vignes, d’où le nom « Chénas » (du gaulois cassanos, le chêne). Cette terre de transition n’a jamais vraiment cédé à la facilité ni aux modes. Ici, le gamay s’exprime dans une palette souvent plus structurée, parfois austère en prime jeunesse, mais toujours singulière. Contrairement à ce que l’on imagine, la typicité des Chénas ne vient pas seulement de leurs sols de granite décomposé, ni de la main des vignerons, mais aussi – et surtout – de styles de vinification capables de révéler, d’élargir, ou d’affûter cette identité en demi-teinte.

La macération semi-carbonique : la tradition du Beaujolais, réinventée

La grande majorité des crus du Beaujolais partagent une technique de prédilection : la macération semi-carbonique. Mais à Chénas, cette méthode se décline selon des sensibilités variées, loin du carcan uniforme.

  • Vendange entière obligatoire : Ici, un tri minutieux prime. La plupart des domaines conservent une proportion très élevée de grappes non éraflées, parce que le Gamay "cueilli mûr sur ses rafles" livre un grain plus tactile, un fruit tendu et non démonstratif.
  • Encuvage par gravité : Peu de pompage, priorité à la douceur. On veut éviter d’abîmer la baie, respecter l’intégrité du raisin jusqu’à la cuve.
  • Début anaérobie, montée progressive de la fermentation : En cuve fermée, la fermentation démarre dans un milieu saturé en CO2, sans foulage. Les arômes primaires (fruits rouges, violette) explosent, mais à Chénas on laisse souvent la cuvaison se prolonger après rupture des grappes, afin d’aller chercher davantage de tanins et de matière.

La force de la macération semi-carbonique dans le cru Chénas, c’est cette capacité à conjuguer les fruits floraux classiques du Gamay à une architecture tannique nettement supérieure à ce que l’on retrouve à Brouilly ou à Chiroubles par exemple.

L’influence décisive du temps de cuvaison

Les choix de durée de cuvaison expliquent bien des différences dans la texture et les aptitudes au vieillissement des vins du cru :

Type de cuvaison Durée en jours Profil recherché Vignerons emblématiques
Cuvaison courte 5 - 7 jours Frais, sur le fruit, souplesse Laurent Martray, Domaine des Marrans
Cuvaison intermédiaire 8 - 12 jours Équilibre fruit/structure, garde moyenne Pascal Aufranc
Cuvaison longue 15 - 20 jours (voire +) Richesse, tanins mûrs, fort potentiel de garde Domaine Piron, Château de Chénas

Il est frappant de constater que, selon la philosophie de chaque vigneron et le millésime, un même terroir va livrer tantôt une exubérance fruitée, tantôt une ossature puissante et racée, proche parfois d’un Moulin-à-Vent de belle extraction (voir notamment Inter Beaujolais et La Revue du Vin de France pour des exemples).

Éraflage ou non : un choix de style

Le sujet divise les vignerons depuis plus d’un siècle. À Chénas, l’usage traditionnel veut que l’on vinifie en grappes entières, mais le passage partiel à l’éraflage (séparation des baies et des rafles) séduit certains jeunes domaines pour moduler la puissance tannique.

  1. Sans éraflage : Plus de volume, de notes épicées, de charme floral mais aussi, certains millésimes, une pointe végétale si la rafle n’a pas mûri (bel exemple chez Domaine du Grenier à Chénas, très pur dans cet esprit).
  2. Éraflage partiel (30-60%) : Les vins gagnent en limpidité, perdent parfois ce caractère strict mais peuvent manquer de profondeur ou d’allonge. Une option choisie en années fraîches ou dans les parcelles à maturité tardive.
  3. Éraflage total : Rare à Chénas, il aboutit à des vins plus sphériques, sur le fruit immédiat, mais perd un peu l’identité mordante du cru.

Cette liberté – laisser la rafle signer le millésime ou l’éclipser – illustre bien une évolution du vignoble, avec l’arrivée de nouvelles générations prêtes à explorer d’autres styles sans renier la trame locale.

L’élevage : cuve, bois, amphore… quelle signature pour Chénas ?

Quand la vinification s’achève, s’ouvre un autre choix crucial : type et durée de l’élevage. Là encore, le cru Chénas se distingue par une diversité nouvelle, entre fidélité à la cuve et exploration du bois ou des contenants alternatifs.

  • Élevage en cuve inox/ciment : La majorité des domaines optent pour 6 à 12 mois en cuve, afin de préserver la franchise du fruit, sans maquiller le terroir. Résultat : des vins droits, purs, prêts à boire dans leur jeunesse ou à attendre pour plus de profondeur.
  • Élevage en fût (neuf ou vieux) : Plus marginal historiquement, il gagne du terrain chez certains vignerons qui souhaitent apporter chair et complexité en s’approchant de l’esprit des grands crus voisins (Moulin-à-Vent). Mais attention à l’intégration, surtout avec le gamay ! L’apport de barriques anciennes ou demi-muids est privilégié pour ne pas dominer l’expression variétale. Le Château de Chénas et le Domaine des Moriers, par exemple, pratiquent un élevage soigné sur lies fines, apportant de subtiles notes de cannelle, de cuir, sans jamais sombrer dans la caricature boisée.
  • Amphore ou jarre : Initiée par quelques pionniers sensibles aux vins naturels, cette option vise à laisser parler la micro-oxygénation sans contact du bois. Extrêmement rare, mais quelques cuvées d’essai, très pures, apparaissent (cf. Pascal Aufranc, Lot 124, sur certains millésimes).

Le soufre, l’extraction et la question des vins “nature”

Impossible de passer sous silence la question de la vinification en “nature”, qui prend peu à peu pied dans le cru. Quelques domaines osent les vinifications sans soufre ajouté, cherchant tension et fougue aromatique, mais le mode dominant reste prudent : une dose minimale avant la mise en bouteille, histoire de préserver la droiture du cru sans figer le vin. La gestion de l’extraction (nombre et force des remontages, pigeages) varie énormément selon la philosophie du vigneron et la nature du millésime.

  • Vins nature : Moins de 10% du vignoble pratique la vinification sans intrants majeurs (source : La Vigne magazine), souvent sur micro-cuvées plus fragiles mais d’expressivité remarquable.
  • Gestes d’extraction : Certains privilégient la délicatesse, d’autres cherchent à dompter la charpente. L’âge de la vigne et la maturité du raisin restent déterminants.

La mosaïque de Chénas : styles, profils et signatures

Cette diversité de vinification explique la pluralité des visages du cru Chénas sur les tables aujourd’hui. Chez certains, on trouve des flacons éclatants, frais, presque aérien, où la cerise à croquer tutoie la rose. Chez d’autres, le vin évoquera le sous-bois, la griotte confite, avec une mâche et une profondeur inusitées. C’est là, sans doute, que cette appellation tient sa spécificité et ce qui la rend précieuse aux yeux des amateurs : elle offre à la fois l’exactitude d’un terroir et la liberté inventive d’une main de vigneron.

Producteur Style de vinification Profil du vin
Domaine Piron Vendange entière, cuvaison longue, fûts de 2 à 5 vins Intense, tanique, apte au vieillissement
Pascal Aufranc Cuve inox, parfois amphore, extraction modérée Aérien, pur, notes florales
Château de Chénas Mosaic méthode, fût, longue cuvaison Charpenté, épicé, structure affirmée
Domaine des Moriers Grappes entières, élevage mixte bois/cuve Fruité dense, trame minérale

Chénas demain : fidélité et exploration

Le cru Chénas est peut-être celui qui défend avec le plus de subtilité une certaine idée du vin de caractère, sans jamais s’enfermer dans la tradition rigide. Que l’on grille une côte de bœuf autour d’un Piron 2017 au coin du feu, ou qu’on partage à l’apéritif un Aufranc fruité, cette appellation rappelle que la grandeur du Beaujolais réside dans sa capacité à se réinventer, toujours sincèrement, au gré du climat, des hommes et de la vigne.

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